La Vie devant soi est l’un des romans français les plus aimés et les plus primés du XXe siècle. Publié en 1975 sous le pseudonyme d’Émile Ajar, il remporte le prix Goncourt la même année. L’identité réelle de l’auteur — Romain Gary, qui a ainsi remporté le Goncourt pour la deuxième fois (il l’avait déjà eu pour Les Racines du ciel en 1956), ce qui est normalement interdit — ne sera révélée qu’après sa mort, en 1980.

Romain Gary alias Émile Ajar : le plus grand canular littéraire

Romain Gary (1914-1980) est lui-même l’un des personnages les plus romanesques de la littérature française. Né Roman Kacew à Vilnius (actuelle Lituanie), d’une mère juive actrice et d’un père inconnu (probablement un acteur de cinéma muet russe), il immigre en France avec sa mère dans les années 1920.

Il fait des études de droit, s’engage comme pilote de l’armée de l’air et rejoint la France Libre à Londres dès 1940. Ses exploits militaires lui valent la Légion d’honneur et la Croix de la Libération. Après la guerre, il devient diplomate, roman

cier et réalisateur de films.

Dans les années 1970, il sent que sa carrière littéraire officielle s’essouffle. Les critiques ne s’intéressent plus à Gary. Il invente alors Émile Ajar, fait passer le manuscrit de La Vie devant soi pour celui d’un inconnu, et voit le roman triompher. Quand la curiosité sur l’identité d’Ajar devient pressante, il charge son neveu Paul Pavlowitch de jouer le rôle de l’auteur en public.

Ce canular, révélé dans Vie et Mort d’Émile Ajar, publié après sa mort, est une vengeance superbe contre les milieux littéraires qui l’avaient relégué dans le passé. Il prouve que le nom fait parfois davantage que l’œuvre dans la réception littéraire.

Momo et Madame Rosa : une amitié improbable

Le roman est narré par Momo, un enfant arabe d’environ dix ans qui vit avec Madame Rosa, une vieille rescapée de la Shoah, ancienne prostituée qui garde chez elle les enfants de filles de joie qui ne peuvent pas les élever elles-mêmes. Momo ne connaît pas son âge exact, ne sait pas qui est son père, et s’attache à Madame Rosa avec une tendresse et une loyauté absolues.

La voix de Momo est l’une des créations les plus réussies de la littérature française. Enfant malicieux, tendre et dégourdi, il observe le monde avec une acuité et une naïveté mélangées qui produisent des effets à la fois comiques et profondément émouvants. Son regard sur la mort, sur la vieillesse, sur l’amour et sur la société française est d’une justesse qui touche au cœur.

La vieillesse, la mort et la dignité

Au cœur du roman, il y a le vieillissement et la mort de Madame Rosa. Ce sujet — rarement traité avec autant de tendresse et d’humour dans la littérature française — est abordé par Romain Gary/Ajar sans complaisance ni sentimentalisme. Madame Rosa décline. Elle a des moments d’absence, de confusion. Elle prépare sa mort avec une lucidité et une dignité qui sont à la fois terribles et admirables.

Momo ne comprend pas tout, mais il comprend l’essentiel : qu’il aime cette vieille femme et qu’il ne veut pas la perdre. Et quand elle est perdue, il reste auprès d’elle, dans la cave où elle s’est retirée pour mourir, jusqu’au bout. Cette fidélité absolue est la démonstration la plus pure de ce qu’est l’amour.

Conclusion : l’humanisme bouleversant de Romain Gary

La Vie devant soi est un roman sur la tendresse, sur la fidélité, sur la dignité et sur ce que les êtres humains ordinaires peuvent s’offrir les uns aux autres quand tout le reste fait défaut. Romain Gary, sous le masque d’Émile Ajar, a écrit l’un de ses textes les plus sincères et les plus beaux. Un roman indispensable.

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