L’Art de la Joie de Goliarda Sapienza est l’un des romans les plus extraordinaires et les plus fascinants du XXe siècle. Écrit entre 1967 et 1976, refusé par tous les éditeurs italiens, publié à titre posthume par une petite maison d’édition sicilienne en 1998, il n’est traduit en français qu’en 2005. Ce roman maudit, qui a attendu trente ans pour être publié et encore davantage pour être reconnu, est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre.
Goliarda Sapienza : une vie aussi romanesque que ses livres
Goliarda Sapienza naît en 1924 à Catane, en Sicile, dans une famille d’intellectuels anarchistes. Sa mère est féministe et son père avocat socialiste. Elle grandit dans un environnement politiquement et culturellement hors norme pour l’Italie fasciste des années 1930.
Elle devient actrice et travaille pour des réalisateurs importants du cinéma italien. Elle commence à écrire des romans mais ne les publie pas ou les publie confidentiellement. Sa vie est marquée par des aventures amoureuses nombreuses, une hospitalisation psychiatrique, et en 1980 un épisode extraordinaire : elle vole des bijoux chez une amie et est emprisonnée. Cette expérience, qu’elle racontera dans un autre livre (L’Université de Rebibbia), témoigne d’une personnalité qui refuse radicalement toutes les conventions.
Elle meurt en 1996, deux ans avant la publication d’L’Art de la Joie, sans avoir pu voir la reconnaissance qui lui était due.
Un roman de libération féminine
L’Art de la Joie raconte la vie de Modesta, née en 1900 en Sicile dans la pauvreté la plus absolue. Dès sa plus tendre enfance, elle comprend qu’elle peut user de son intelligence et de son corps pour échapper à sa condition. Elle assassine sa mère maltraitante, prend la place d’une fillette de bonne famille, séduit et manipule les hommes et les femmes qui l’entourent — mais toujours au service d’une quête profonde : la joie.
Modesta est un personnage radicalement nouveau dans la littérature : une femme qui refuse toute culpabilité, toute punition, tout enfermement dans une morale qui lui a été imposée de l’extérieur. Elle choisit, elle décide, elle agit — y compris de façon illégale ou violente — mais toujours depuis une intériorité pleinement consciente et assumée.
Ce roman a été refusé par les éditeurs italiens au prétexte qu’il était « immoral ». Sa protagoniste, qui tue, séduit, manipule et aime avec la même liberté souveraine, heurtait les conventions d’une littérature encore dominée par des représentations féminines conformistes.
La joie comme philosophie de vie
Au-delà du récit d’une vie extraordinaire, L’Art de la Joie est un manifeste philosophique sur la joie comme art de vivre. Pour Modesta — et pour Sapienza — la joie n’est pas un état passif mais une activité, une pratique, un choix constant renouvelé face à la tentation de la résignation, de la culpabilité et de la soumission.
Cette philosophie de la joie est résolument matérialiste et sensuelle. Elle passe par le corps, par le plaisir, par l’amour physique et émotionnel. Sapienza refuse le platonisme qui sépare le corps et l’esprit pour affirmer que la joie est intégrale — elle habite tout l’être.
La redécouverte et la reconnaissance tardive
La publication française de 2005 (traductions de Nathalie Castagné) révèle le roman à un public qui l’adopte avec enthousiasme. Des lectrices, en particulier, témoignent avoir trouvé dans Modesta un miroir et un modèle d’une liberté qu’elles n’avaient pas vue ailleurs dans la littérature.
Aujourd’hui, Goliarda Sapienza est reconnue comme l’une des grandes voix de la littérature italienne du XXe siècle. Son destin d’auteure maudite, publiée à titre posthume après trente ans d’attente, est lui-même une parabole sur la relation entre la société et les femmes qui refusent de se conformer.
Conclusion : un roman qui brise les cages
L’Art de la Joie est un roman qui brise les cages — les cages de la morale conventionnelle, de la littérature conformiste, des représentations figées de la féminité. C’est une œuvre qui demande au lecteur d’aller là où il n’a pas l’habitude d’aller, de suspendre ses jugements moraux pour accompagner une protagoniste qui ne ressemble à aucune autre. Et en retour, elle offre quelque chose d’inestimable : la vision d’une liberté totale, difficile et belle, qui reste une utopie nécessaire.