Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli est l’un des romans politiques les plus remarquables publiés en langue française ces dernières années. Lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française en 2022, ce roman qui se présente comme une fiction mais qui touche à des réalités bien documentées explore les coulisses du pouvoir poutinien à travers le regard de Vadim Baranov, l’homme de l’ombre du Kremlin.

Giuliano da Empoli : politologue devenu romancier

Giuliano da Empoli est un politologue et essayiste franco-italien né en 1973 à Genève. Avant d’écrire ce roman, il a publié plusieurs essais sur la politique et les nouvelles technologies, dont Les Ingénieurs du chaos (2019), une analyse des stratégies des populismes contemporains. Sa connaissance du monde politique, acquise notamment comme conseiller du gouvernement florentin dans les années 2010, donne à son roman une crédibilité et une précision exceptionnelles.

Le Mage du Kremlin est son premier roman. Il a choisi la fiction pour dire ce que l’essai ne pouvait pas dire — la dimension intérieure, psychologique et existentielle du pouvoir. Ce choix de la forme romanesque pour aborder la politique est une tradition ancienne (Stendhal, Balzac, Tolstoï) que da Empoli renouvelle dans le contexte de la Russie contemporaine.

L’intrigue : les coulisses du pouvoir poutinien

Le roman est narré à la première personne par Vadim Baranov, ancien acteur et directeur artistique devenu l’un des hommes les plus puissants de Russie — le créateur de la réalité médiatique du régime poutinien. Ce personnage fictif est inspiré de figures réelles comme Vladislav Surkov, le théoricien de la « démocratie souveraine » russe.

Baranov rencontre le narrateur — un historien de passage à Moscou — dans un restaurant. Au fil de la soirée et de la nuit, il lui raconte son ascension auprès de Putin, ses méthodes pour fabriquer une réalité politique alternative, et les dilemmes moraux auxquels il a été confronté.

Cette construction narrative — le récit dans le récit, la nuit de confidence — crée un dispositif d’intimité qui permet d’approcher des vérités que nul intervieweur officiel n’aurait pu obtenir. C’est toute la liberté de la fiction : elle peut dire ce que les contraintes juridiques et politiques du journalisme interdisent.

La fabrication de la réalité politique

Le grand thème du roman est la fabrication de la réalité politique. Baranov est un metteur en scène du pouvoir. Il crée des personnages politiques, orchestre des crises, fabrique des récits qui donnent sens à des événements qui n’en auraient pas autrement. Sa compétence principale est celle d’un directeur artistique : il sait ce que les gens veulent voir, et il le leur offre.

Cette réflexion sur la politique comme spectacle et sur la fabrication du consentement est d’une actualité brûlante. Da Empoli montre comment un régime peut se maintenir non pas uniquement par la force mais par la gestion habile de la perception, de l’émotion et de l’identité collective.

Un roman sur le mal ordinaire du pouvoir

Ce qui donne au roman sa dimension littéraire au-delà de l’analyse politique, c’est la psychologie de Baranov. Ce n’est pas un monstre. C’est un homme intelligent, cultivé, qui a fait des choix progressifs vers une complicité de plus en plus profonde avec un régime qu’il sait être une construction. La question de sa responsabilité morale est posée sans réponse simple.

Conclusion : fiction et pouvoir contemporain

Le Mage du Kremlin est un roman exceptionnel qui prouve que la fiction peut être l’outil le plus précis pour analyser le pouvoir contemporain. En inventant un personnage fictif mais rigoureusement documenté, Giuliano da Empoli a réussi à dire sur la Russie de Poutine des vérités que les essais politiques n’avaient pas encore su formuler avec cette clarté et cette force émotionnelle.

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