En 1975, le jury du prix Goncourt couronne La Vie devant soi, roman signé d’un certain Émile Ajar, inconnu au bataillon. La France littéraire célèbre une nouvelle voix, jeune, brute, bouleversante. Ce que personne ne sait encore, c’est que derrière ce pseudonyme se cache Romain Gary — déjà lauréat du Goncourt en 1956 pour Les Racines du ciel — qui vient de réaliser l’exploit impossible : remporter deux fois le prix le plus prestigieux de la littérature française sous deux identités différentes. Un fait unique dans l’histoire du Goncourt, une supercherie vertigineuse qui ne sera révélée qu’après sa mort. Le canular littéraire de Romain Gary alias Émile Ajar reste, à ce jour, le plus grand mystère et le plus grand tour de passe-passe de la littérature française contemporaine.
Romain Gary : un destin hors du commun forgé entre deux guerres
Romain Gary — de son vrai nom Roman Kacew — naît le 21 mai 1914 à Vilnius, alors capitale de la province russe de Lituanie. Sa mère, Mina Owczarek, femme de caractère et de rêves immenses, lui prédit une destinée exceptionnelle dès son plus jeune âge. Cette relation fusionnelle et envahissante avec sa mère est au cœur de son autobiographie la plus célèbre, La Promesse de l’aube (1960), livre culte dans lequel il retrace avec humour et tendresse une enfance d’errance entre la Pologne, Vilnius et Nice.
La famille arrive en France en 1928. Gary est naturalisé français en 1935, puis s’engage dans l’armée de l’air. Lorsque la France capitule en juin 1940, il rejoint les Forces françaises libres du général de Gaulle à Londres. Il devient navigateur de bombardier et participe à de nombreuses missions de combat au-dessus de l’Europe. Il est décoré de la Croix de Guerre et de la Légion d’honneur. Son engagement héroïque lui vaudra d’être nommé Compagnon de la Libération en 1944, l’une des distinctions militaires les plus rares et les plus honorables de France (moins de 1 062 personnes ont reçu cet honneur au total).
Après la guerre, Gary embrasse une carrière diplomatique. Il est nommé secrétaire d’ambassade à Sofia, puis à Berne et à New York. De 1956 à 1960, il occupe le poste de consul général de France à Los Angeles, où il fréquente le monde du cinéma hollywoodien. Il y épouse en secondes noces l’actrice américaine Jean Seberg, figure du Nouvel Hollywood et égérie de la Nouvelle Vague française (À bout de souffle, Jean-Luc Godard, 1960). Cette vie romanesque — diplomate, combattant, mari de star — alimentera en permanence son écriture.
Un écrivain primé mais enfermé dans sa propre légende
Romain Gary publie son premier roman, Éducation européenne, en 1945, salué par la critique comme une œuvre majeure sur la Résistance polonaise. En 1956, il obtient le prix Goncourt pour Les Racines du ciel, roman visionnaire consacré à la protection des éléphants d’Afrique — un thème écologique avant l’heure, stupéfiant pour l’époque. L’Académie Goncourt lui interdit statutairement de prétendre à un second Goncourt : chaque auteur ne peut être couronné qu’une seule fois. Cette règle deviendra le talon d’Achille d’un écrivain qui se sent de plus en plus enfermé dans une image figée.
Au fil des années 1960-1970, Gary voit sa réputation évoluer avec ambivalence. Prolifique (il publie plus de 30 romans au cours de sa vie), il est parfois critiqué pour un certain baroque, voire une facilité narrative. Les journalistes le présentent comme un écrivain populaire, flamboyant, mais pas assez sérieux pour les avant-gardes littéraires de son temps. Cette marginalisation le blesse profondément. Il décide alors de prendre une revanche spectaculaire sur le milieu littéraire — et le fait avec une maestria diabolique.
La naissance d’Émile Ajar : la supercherie du siècle
En 1974, paraît chez Mercure de France un roman intitulé Gros-Câlin, signé Émile Ajar. Le livre raconte l’histoire de Cousin, un employé de bureau solitaire qui vit avec un python. L’écriture est étrange, déglinguée, poétique — rien à voir avec le style reconnaissable de Gary. La critique est intriguée. Pour donner corps à la fiction, Gary recrute son cousin, Paul Pavlowitch, pour incarner publiquement le mystérieux auteur. Pavlowitch accorde des interviews, pose pour des photographes, construit une identité fictive solide pendant six ans.
En 1975, le roman La Vie devant soi, toujours signé Émile Ajar, remporte le prix Goncourt avec un succès fulgurant. Le livre se vend à plus d’un million d’exemplaires en France et est traduit dans le monde entier. Paul Pavlowitch, alias Ajar, est fêté, invité, interviewé. La supercherie durera six ans, de 1974 à 1980. Personne, parmi les plus grands critiques et éditeurs français, ne devinera que Gary et Ajar ne font qu’un. Le tour de force stylistique est total : Gary a réussi à écrire sous une voix radicalement différente, à inventer un autre imaginaire, une autre syntaxe, un autre univers.
La Vie devant soi : chef-d’œuvre d’une double vie
Publié en 1975 aux éditions Mercure de France, La Vie devant soi est l’histoire de Momo, un enfant arabe d’une dizaine d’années élevé dans le quartier populaire de Belleville par Madame Rosa, une ancienne prostituée juive rescapée des camps de concentration qui tient une pension pour les enfants de prostituées. Le roman explore avec une tendresse extraordinaire les liens qui se tissent entre ces deux êtres rejetés par la société — l’enfant apatride et la vieille femme mourante — dans un Paris des années 1970 pluriculturel et populaire.
La force du roman tient à sa narration à la première personne, depuis la voix enfantine et décalée de Momo, qui observe le monde adulte avec une lucidité désarmante et un humour involontaire. Cette voix est une prouesse stylistique. Le roman aborde des thèmes universels : la solitude, la vieillesse, l’amour inconditionnel, la dignité humaine face à la mort. La Vie devant soi a été adapté au cinéma en 1977 par Moshé Mizrahi, avec Simone Signoret dans le rôle de Madame Rosa. Le film a remporté l’Oscar du meilleur film étranger en 1978. Une seconde adaptation, réalisée en 2020 par Edoardo Ponti, avec Sophia Loren, a été diffusée sur Netflix.
Le 2 décembre 1980 : la révélation posthume
Le 2 décembre 1980, Romain Gary est retrouvé mort dans son appartement parisien de la rue du Bac, d’une balle dans la tête. Il laisse une lettre dans laquelle il précise que sa mort n’est liée à aucune dépression consécutive au suicide de Jean Seberg (décédée en septembre 1979), mais relève d’une décision libre et personnelle. Il avait 66 ans.
Quelques semaines après sa mort, en janvier 1981, paraît aux éditions Gallimard un court texte posthume intitulé Vie et mort d’Émile Ajar. Dans ce document, Gary révèle en termes clairs et définitifs qu’il est bien l’auteur de l’ensemble des romans signés Émile Ajar. Il explique ses motivations : le besoin de se réinventer, la volonté d’échapper à l’image qu’on lui avait collée, la jouissance d’une liberté créatrice totale. La révélation fait l’effet d’une bombe dans le milieu littéraire français. Le statut de Gary est alors définitivement scellé : il est le seul écrivain à avoir reçu deux fois le prix Goncourt, exploit qui reste à ce jour inégalé dans l’histoire de la littérature mondiale.
L’œuvre d’Émile Ajar : quatre romans, un univers cohérent
Sous le masque d’Émile Ajar, Romain Gary publie quatre romans entre 1974 et 1979 : Gros-Câlin (1974), La Vie devant soi (1975, prix Goncourt), Pseudo (1976) et L’Angoisse du roi Salomon (1979). Ces quatre textes forment un corpus cohérent, habité par les mêmes obsessions : la solitude des déracinés, la tendresse entre les oubliés, l’absurdité douce-amère de la condition humaine. Le style Ajar — plus oral, plus déconstruit, plus populaire que le style Gary — est une invention complète, non pas un camouflage maladroit mais une véritable métamorphose littéraire.
Pseudo (1976) est un roman particulièrement vertigineux dans lequel l’auteur fictif Émile Ajar raconte sa propre crise d’identité — une mise en abyme saisissante, Gary jouant à être Ajar qui joue à être fou d’être Ajar. L’Angoisse du roi Salomon (1979), dernier roman signé Ajar, est un texte solaire sur l’amour et la vieillesse, annonçant peut-être les adieux de Gary à la vie.
L’héritage d’un génie inclassable : Gary dans la mémoire française
Aujourd’hui, Romain Gary est reconnu comme l’une des figures tutélaires de la littérature française du XXe siècle. Son œuvre — plus de 30 romans, des nouvelles, des essais — est étudiée dans les universités françaises et étrangères. De nombreuses biographies de référence lui ont été consacrées, dont celle de Dominique Bona (Romain Gary, 1987, Mercure de France, prix Goncourt de la biographie) et de Myriam Anissimov (Romain Gary, le caméléon, 2004, Denoël). En 2021, un film biographique retrace une partie de sa vie, notamment sa relation avec sa mère.
La ville de Nice, où Gary vécut une partie de son enfance avec sa mère, lui a rendu hommage à de multiples reprises. Des colloques universitaires, des lectures publiques et des expositions perpétuent chaque année la mémoire d’un écrivain qui n’a jamais cessé de surprendre — même depuis l’au-delà.
Pourquoi lire Romain Gary aujourd’hui ?
Dans un monde littéraire de plus en plus normé, soumis aux algorithmes, aux catégories marketing et aux identités figées, l’œuvre de Romain Gary brille d’un éclat singulier. Elle enseigne que la liberté de création n’a pas de frontières, que l’on peut se réinventer à tout âge, que les étiquettes ne définissent jamais complètement un être humain. Le canular Ajar n’est pas qu’une farce géniale : c’est un acte philosophique, une démonstration par l’absurde que l’identité est une construction, que l’art transcende le nom qui le signe.
Pour entrer dans l’univers de Gary, trois portes s’offrent au lecteur : La Promesse de l’aube (1960) pour découvrir l’homme derrière l’écrivain ; La Vie devant soi (1975, signé Ajar) pour être bouleversé par la tendresse de Momo et Madame Rosa ; et enfin Vie et mort d’Émile Ajar (1981, posthume) pour comprendre, dans les propres mots de Gary, le plus grand secret de la littérature française du XXe siècle. Sur ce blog dédié à la littérature et aux auteurs contemporains, Romain Gary alias Émile Ajar occupe une place de choix parmi les écrivains qui ont changé notre façon de lire — et de vivre.

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