C’est quoi un poème lyrique ?

L’adjectif Lyrique vient du mot « lyre » qui désigne un instrument de musique à cordes d’origine grecque. Le poème lyrique, considéré souvent comme un genre littéraire noble, par opposition au poème épique ou dramatique, a trouvé ses origines dans la Grèce antique. Orphée, poète et musicien grec, chantait ses poésies avec une lyre. Il existe quelques genres de poèmes qu’on peut considérer de lyriques : l’ode, la chanson, la cantate, l’élégie, le dithyrambe et l’épithalame. Mais qu’est-ce qui distingue la poésie lyrique ?

Expression personnelle des sentiments

Un auteur lyrique exprime toujours ses émotions et ses sentiments de façon personnelle ou en son propre nom. Il se met sur le devant de la scène et écrit souvent à la première personne. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’on définit ce genre de poésie française de « poésie du je » dans le lyrisme romantique. Toutefois, l’emploi de la première personne « je » ou « moi » dans certains genres de poésie lyrique n’apparaît pas de façon évidente. Arthur Rimbaud poème figure parmi les premiers auteurs ayant insufflé ce mouvement artistique avec son œuvre « Je est un autre ».

Recherche constante de la musicalité

Une poésie lyrique est expressive, mélodieuse, rythmée et pleine de subjectivité. Cela permet de sublimer le contenu et de mieux faire passer le message. La recherche de la musicalité a rendu les œuvres de certains poètes célèbres plus populaires que jamais. Pour créer un texte lyrique, l’artiste doit avoir le sens du rythme. La musicalité de son œuvre se révèle à travers les rimes, les assonances, les allitérations, les répétitions, etc. Dans la poésie romantique comme dans d’autres genres de poésies lyriques, la musique tient une place importante.

Traitement de thèmes variés

Dans ses débuts, les poésies lyriques traitent surtout des thèmes existentiels et religieux, ce qui n’est plus le cas dans de nombreux œuvres poétiques contemporains. L’amour, la mort et la nature sont autant de thèmes qui passionnent les auteurs de nos jours. Les sujets touchant le romantisme, la mélancolie et la nostalgie continuent d’inspirer de nombreux poètes lyriques. Le lyrisme dans la poésie intéresse toujours les critiques lorsqu’un poème aborde un sujet relativement sensible comme la liberté d’expression ou la démocratie.

C’est quoi la poésie classique ?

 


La poésie classique est le plus ancien des genres littéraires. C’est un art poétique qui est structuré par des règles précises visant à choisir des mots donnant de l’expressivité à la forme. Une forme qui peut être variée, et qui s’écrit généralement en vers. Les poèmes classiques sont caractérisés par plusieurs éléments.

Le vers et la strophe

Le nombre de syllabes est d’une haute importance dans un vers également appelé mètre. Ainsi, une versification syllabique en nombre pair (6, 8, 10, et 12) constituant une unité de sens sur une ligne est un vers.

La position des « e » compte beaucoup et permet de dissocier les syllabes. Les auteurs d’art poétique jouent aussi sur la longueur des voyelles pour l’expressivité. Dans ce jeu de voyelles, on distingue deux méthodes distinctes : la diérèse et la synérèse.

Les vers regroupés en groupe forment une strophe. Et les vers de chaque strophe se terminent par une rime. Une strophe peut contenir 2, 3, 4, 6 ou 10 vers.

Le rythme et la musicalité

Autrefois, une poésie était chantée, elle avait donc du rythme. L’enjambement qui consiste à jouer sur la longueur des phrases permet de produire des effets multiples tels que l’harmonie, la solennité, etc.

La musicalité d’un poème se construit sur différents points.

Les accents

La césure et l’accent flottant sont les deux principaux accents donnant aux poèmes toute leur beauté.

La rime

Il s’agit d’une répétition d’un son que l’on retrouve en fin de vers. Une rime peut être riche, pauvre ou suffisante. Il existe 3 types de rimes : les rimes suivies (AABB), les rimes croisées (ABAB), et les rimes embrassées (ABBA).

La sonorité

La résonance de sons contribue aussi à rythmer un poème. Les poètes utilisent souvent l’assonance et l’allitération.

Les formes poétiques

Les formes les plus courantes dites « formes fixes », datent du Moyen Age. Ce sont :

  • la ballade ;
  • le sonnet ;
  • le rondeau ;
  • et l’Ode.

À partir du XVIe siècle, des formes poétiques plus libres apparaissent.

La complexité du (e) muet en versification classique :

Dans la langue française, lorsque l’on parle couramment, il est évident que ce que l’on appelle le e muet n’a jamais l’occasion d’être prononcé. Il y a des dizaines d’exemples pour illustrer cette règle. Il est très rare d’entendre quelqu’un dire ‘Je vais’ à tel ou tel endroit, on entendra plutôt ‘j’vais’. Vous-même en lisant cet article vous ne prononcerez jamais les e muets. L’amuïssement, est le nom donné à cette chose que l’on fait tous sans se rendre compte en linguistique.

Il est possible que le e muet soit prononcé dans la poésie pour les graphies ‘e’ ‘es’ ou encore ‘ent’.

Une apocope, est ce que l’on désigne dans la versification classique comme étant un e muet que l’on ne comptabilise pas comme une syllabe en fin de vers.

 

On peut comptabiliser un e muet comme étant une syllabe dans un vers si :

  • Après un e muet, on trouve une voyelle.
  • Après un e muet, on trouve un h muet.

Par contre, le e n’est plus muet si :

  • On trouve une consonne après le e.
  • C’est un e graphié ‘ent’ ou ‘es’.

On utilise cette règle générale dans tous les cas.

Ils entendent pendant que d’autres dorment.

Ils / en/ ten / dent/  pen/ dant/ que /d’au/tres /dor/ ment.

 

 

Le premier e graphié ‘ent’ n’est pas muet car il est suivit par une consonne, le dernier l’est car rien ne le suit.

 

Une syncope est définie quand le e est élidé entre une consonne et une voyelle dans un mot. Comme dans cet exemple où le e muet ne se fera pas comptabiliser comme étant une consonne.

Je ne t’envierai plus à partir de maintenant.

poésie classique

La prose poétique

La prose est un genre littéraire différent du poème classique, car elle ne comporte pas de versification, de rimes. Elle est donc plus souple et plus libre. Par contre, la prose emploie des figures de style comme la métaphore, l’oxymore, la comparaison, etc.

Le poème de Baudelaire « Le vieux saltimbanque », est un exemple parfait de poème en prose.

Partout s’étalait, se répandait, s’ébaudissait le peuple en vacances. C’était une de ces solennités sur lesquelles, pendant un long temps, comptent les saltimbanques, les faiseurs de tours, les montreurs d’animaux et les boutiquiers ambulants, pour compenser les mauvais temps de l’année.
En ces jours-là il me semble que le peuple oublie tout, la douceur et le travail; il devient pareil aux enfants. Pour les petits c’est un jour de congé, c’est l’horreur de l’école renvoyée à vingt-quatre heures. Pour les grands c’est un armistice conclu avec les puissances malfaisantes de la vie, un répit dans la contention et la lutte universelles.
L’homme du monde lui-même et l’homme occupé de travaux spirituels échappent difficilement à l’influence de ce jubilé populaire. Ils absorbent, sans le vouloir, leur part de cette atmosphère d’insouciance. Pour moi, je ne manque jamais, en vrai Parisien, de passer la revue de toutes les baraques qui se pavanent à ces époques solennelles.
Elles se faisaient, en vérité, une concurrence formidable : elles piaillaient, beuglaient, hurlaient. C’était un mélange de cris, de détonations de cuivre et d’explosions de fusées. Les queues-rouges et les Jocrisses convulsaient les traits de leurs visages basanés, racornis par le vent, la pluie et le soleil ; ils lançaient, avec l’aplomb des comédiens sûrs de leurs effets, des bons mots et des plaisanteries d’un comique solide et lourd comme celui de Molière.

Les Hercules, fiers de l’énormité de leurs membres, sans front et sans crâne, comme les orangs-outangs, se prélassaient majestueusement sous les maillots lavés la veille pour la circonstance. Les danseuses, belles comme des fées ou des princesses, sautaient et cabriolaient sous le feu des lanternes qui remplissaient leurs jupes d’étincelles.
Tout n’était que lumière, poussière, cris, joie, tumulte; les uns dépensaient, les autres gagnaient, les uns et les autres également joyeux. Les enfants se suspendaient aux jupons de leurs mères pour obtenir quelque bâton de sucre, ou montaient sur les épaules de leurs pères pour mieux voir un escamoteur éblouissant comme un dieu. Et partout circulait, dominant tous les parfums, une odeur de friture qui était comme l’encens de cette fête.
Au bout, à l’extrême bout de la rangée de baraques, comme si, honteux, il s’était exilé lui-même de toutes ces splendeurs, je vis un pauvre saltimbanque, voûté, caduc, décrépit, une ruine d’homme, adossé contre un des poteaux de sa cahute; une cahute plus misérable que celle du sauvage le plus abruti, et dont deux bouts de chandelles, coulants et fumants, éclairaient trop bien encore la détresse.
Partout la joie, le gain, la débauche; partout la certitude du pain pour les lendemains; partout l’explosion frénétique de la vitalité. Ici la misère absolue, la misère affublée, pour comble d’horreur, de haillons comiques, où la nécessité, bien plus que l’art, avait introduit le contraste. Il ne riait pas, le misérable ! Il ne pleurait pas, il ne dansait pas, il ne gesticulait pas, il ne criait pas ; il ne chantait aucune chanson, ni gaie ni lamentable, il n’implorait pas. Il était muet et immobile. Il avait renoncé, il avait abdiqué. Sa destinée était faite.
Mais quel regard profond, inoubliable, il promenait sur la foule et les lumières, dont le flot mouvant s’arrêtait à quelques pas de sa répulsive misère ! Je sentis ma gorge serrée par la main terrible de l’hystérie, et il me sembla que mes regards étaient offusqués par ces larmes rebelles qui ne veulent pas tomber.
Que faire ? A quoi bon demander à l’infortuné quelle curiosité, quelle merveille il avait à montrer dans ces ténèbres puantes, derrière son rideau déchiqueté ? En vérité, je n’osais ; et, dût la raison de ma timidité vous faire rire, j’avouerai que je craignais de l’humilier. Enfin, je venais de me résoudre à déposer en passant quelque argent sur une de ses planches, espérant qu’il devinerait mon intention, quand un grand reflux de peuple, causé par je ne sais quel trouble, m’entraîna loin de lui.
Et, m’en retournant, obsédé par cette vision, je cherchai à analyser ma soudaine douleur, et je me dis : Je viens de voir l’image du vieil homme de lettres qui a survécu à la génération dont il fut le brillant amuseur ; du vieux poète sans amis, sans famille, sans enfants, dégradé par sa misère et par l’ingratitude publique, et dans la baraque de qui le monde oublieux ne veut plus entrer !

Victor Hugo le génie du romantisme français

Victor Hugo est sans conteste le plus grand écrivain de la littérature française du XIXe siècle. Poète visionnaire, romancier monumenta, dramaturge révolutionnaire, essayiste engagé et homme politique courageux, il a dominé de sa stature colossale toute une époque et influencé des générations entières de lecteurs, d’écrivains et de penseurs à travers le monde. Ses œuvres — Les Misérables, Notre-Dame de Paris, Les Contemplations, Hernani — font partie du patrimoine littéraire universel. Comprendre Victor Hugo, c’est comprendre un siècle entier de l’histoire intellectuelle et politique française.

La naissance et l’enfance de Victor Hugo

Victor-Marie Hugo naît le 26 février 1802 à Besançon, en Franche-Comté. Son père, Léopold Hugo, est un général de brigade de l’armée napoléonienne, homme ambitieux et libéral. Sa mère, Sophie Trébuchet, est une femme cultivée, d’opinions royalistes et voltairiennes, qui exercera une influence déterminante sur la formation intellectuelle et affective de son fils. Troisième enfant d’une fratrie de trois garçons, Victor est le benjamin chéri de sa mère.

L’enfance de Victor Hugo est marquée par les déplacements incessants liés à la carrière militaire de son père : Paris, Elbe, Naples, Madrid. C’est en Espagne notamment, entre 1811 et 1812, que le jeune Victor découvre un pays qui marquera profondément son imaginaire — ses paysages rudes, son architecture mauresque, ses contrastes saisissants entre grandeur et misère. Ces souvenirs d’enfance nourriront plus tard ses poèmes orientaux et ses drames romantiques.

Mais l’enfance de Hugo est aussi traversée par les conflits de ses parents, qui finissent par se séparer. Victor reste élevé par sa mère à Paris, dans une pension du quartier des Feuillantines, où il passe des années heureuses. C’est là qu’il rencontre pour la première fois Adèle Foucher, sa voisine, qui deviendra son grand amour et son épouse. C’est là aussi qu’il se découvre une vocation irrépressible pour la littérature et la poésie.

Les premières œuvres et la gloire précoce

Dès l’adolescence, Victor Hugo manifeste une précocité extraordinaire pour les lettres. À treize ans, il écrit ses premiers poèmes. À quinze ans, il remporte un prix de l’Académie française. À dix-sept ans, il fonde avec ses frères la revue littéraire Le Conservateur littéraire. Sa mère lui a tracé un programme ambitieux : il s’agira de devenir « Chateaubriand ou rien ». Et de fait, le jeune Hugo admire profondément Chateaubriand, le maître du romantisme français naissant.

En 1822, il publie ses premières Odes qui lui valent une pension royale. La même année, il épouse Adèle Foucher dans un mariage d’amour que la mort de sa mère, quelques semaines plus tôt, assombrit profondément. En 1823, paraît son premier roman, Han d’Islande, récit romantique et sombre. En 1826, Bug-Jargal confirme sa maîtrise du genre romanesque. Hugo n’a pas vingt-cinq ans et il est déjà une figure centrale de la vie littéraire parisienne.

C’est dans ces années que Hugo s’affirme comme le chef de file du mouvement romantique français. Son salon de la rue Notre-Dame-des-Champs réunit les jeunes talents de sa génération : Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Lamartine, Sainte-Beuve, Gérard de Nerval. La Préface de Cromwell, publiée en 1827, constitue le véritable manifeste du romantisme français : Hugo y proclame la liberté de l’art contre les règles classiques, la fusion du sublime et du grotesque, la vérité de l’histoire contre les conventions artificielles.

Hernani et la bataille du romantisme

La première représentation d’Hernani au Théâtre-Français le 25 février 1830 est l’un des événements les plus retentissants de l’histoire littéraire française. Cette pièce, qui transgresse délibérément les règles sacrées de la tragédie classique (unités de temps, de lieu et d’action, séparation des genres), provoque une véritable bataille dans la salle entre les partisans du classicisme et les défenseurs du romantisme.

Les romantiques — reconnaissables à leurs cheveux longs, leurs tenues extravagantes et leurs gilets rouges — sifflent et applaudissent à contretemps pour couvrir les protestations des classiques. Théophile Gautier, dans son célèbre gilet rouge, mène la charge des hugolâtres. La bataille d’Hernani dure plusieurs semaines, chaque représentation étant le théâtre d’affrontements passionnés. C’est la victoire du romantisme sur le classicisme, la reconnaissance publique d’une révolution artistique accomplie.

Notre-Dame de Paris et la consécration romanesque

En 1831, Victor Hugo publie Notre-Dame de Paris, roman historique qui connaît un succès immédiat et mondial. L’intrigue se situe en 1482, au cœur de Paris médiéval, et oppose le magnifique et difforme sonneur de cloches Quasimodo, la belle Esmeralda et l’archidiacre Claude Frollo. Mais le véritable héros du roman, comme Hugo lui-même l’a indiqué, est la cathédrale Notre-Dame elle-même — monument gothique dont Hugo décrit l’architecture avec une précision et une passion qui contribueront directement aux campagnes de restauration du XIXe siècle.

L’impact de Notre-Dame de Paris sur la conscience collective française et européenne est immense. Le roman sensibilise le public à la valeur du patrimoine médiéval, alors menacé par la modernisation haussmannienne. Il inspire des peintres, des compositeurs (Liszt), des librettistes (l’opéra La Esmeralda). Il est traduit dans toutes les langues européennes et fait de Hugo une célébrité internationale dès la trentaine.

La vie personnelle tourmentée de Victor Hugo

Derrière la façade du triomphe littéraire, la vie personnelle de Victor Hugo est plus complexe et plus douloureuse qu’il n’y paraît. Son mariage avec Adèle Foucher, d’abord passionné, se refroidit rapidement. Adèle entame une longue liaison avec le critique Sainte-Beuve, qui était pourtant l’ami intime de Hugo — une trahison double que le poète surmonte sans rupture officielle mais dont il gardera la blessure secrète.

En 1833, Hugo rencontre l’actrice Juliette Drouet lors des répétitions de sa pièce Lucrèce Borgia. Commence alors une liaison qui durera cinquante ans, jusqu’à la mort de Juliette en 1883. Juliette devient sa secrétaire, sa copiste, sa compagne dévouée qui sacrifie sa carrière pour se consacrer entièrement à lui. Elle l’accompagnera dans son exil, recopiera des milliers de pages de ses manuscrits, et représentera pour Hugo une stabilité affective essentielle tout au long de sa vie.

Le plus grand deuil de la vie de Hugo est la mort accidentelle de sa fille Léopoldine, en 1843. Léopoldine, âgée de dix-neuf ans, se noie dans la Seine avec son jeune mari Charles Vacquerie, lors d’une promenade en barque à Villequier. Hugo, qui l’apprenait par hasard en lisant un journal, est anéanti. Ce deuil insurmontable inspirera certains des poèmes les plus bouleversants des Contemplations (1856), et notamment le groupe intitulé « Pauca meae » — pour ma petite fille en latin.

L’engagement politique et l’exil

Victor Hugo est aussi un homme politique engagé. Pair de France sous la monarchie de Juillet, il est élu député de Paris à l’Assemblée nationale en 1848, lors de la Deuxième République. Ses positions évoluent considérablement : d’abord monarchiste et conservateur dans sa jeunesse sous l’influence maternelle, il devient progressivement républicain, défenseur des pauvres, des opprimés et de l’éducation publique.

Quand Louis-Napoléon Bonaparte réalise son coup d’État le 2 décembre 1851 et instaure le Second Empire, Hugo refuse catégoriquement de se soumettre. Il tente d’organiser une résistance armée dans les rues de Paris, sans succès. Contraint à l’exil, il quitte la France en décembre 1851, et ne la reverra pas pendant dix-neuf ans. Il s’installe d’abord à Bruxelles, puis à Jersey, puis à Guernesey, dans la maison dite Hauteville House, qu’il aménage lui-même avec une exubérance créatrice extraordinaire.

L’exil est pour Hugo une période de fécondité créatrice intense. C’est là qu’il écrit ses œuvres les plus ambitieuses et les plus durables : Les Châtiments (1853), pamphlet politique en vers contre Napoléon III, qu’il surnomme « Napoléon le Petit » ; Les Contemplations (1856), chef-d’œuvre de la poésie lyrique française ; La Légende des siècles (1859, 1877, 1883), épopée de l’humanité en vers ; et surtout Les Misérables (1862), son roman le plus célèbre dans le monde entier.

Les Misérables et l’engagement pour les opprimés

Publié en 1862, Les Misérables est peut-être le roman français le plus lu et le plus aimé dans le monde. L’histoire de Jean Valjean, ancien forçat qui cherche à se racheter dans une société impitoyable, de Fantine la mère sacrifiée, de Cosette l’enfant malheureuse, de l’inspecteur Javert l’incarnation de la loi sans pitié, et du jeune Marius et des insurgés des barricades de 1832 — tout cela forme une fresque sociale et morale d’une ampleur et d’une générosité sans équivalent dans la littérature mondiale.

Le roman est une plaidoirie monumentale pour les pauvres, les exclus, les damnés de la terre. Hugo y développe sa conviction profonde que la misère est une injustice sociale et non une fatalité naturelle, que la société a le devoir de transformer ses institutions pour que chaque être humain puisse vivre dignement. Cette dimension sociale et humaniste du roman lui a valu d’être traduit dans des dizaines de langues, adapté en comédie musicale (le spectacle le plus joué dans l’histoire du théâtre musical mondial), en films, en bandes dessinées.

Le retour en France et les dernières années

Victor Hugo rentre triomphalement à Paris le 5 septembre 1870, au lendemain de la chute du Second Empire et de la proclamation de la Troisième République, après dix-neuf ans d’exil volontaire. Son retour est salué par des foules en délire. Il redevient immédiatement une figure politique centrale, élu sénateur de Paris en 1876. Il défend les communards amnistiés, s’oppose à la peine de mort, prône l’instruction publique gratuite et obligatoire, milite pour les États-Unis d’Europe.

Ces dernières années sont assombries par les deuils : sa femme Adèle meurt en 1868, deux de ses fils meurent prématurément (Charles en 1871, François-Victor en 1873), et Juliette Drouet, sa compagne de toujours, décède en 1883. Hugo, vieillissant mais toujours fécond, continue de publier : L’Art d’être grand-père (1877), poèmes tendres dédiés à ses petits-enfants Georges et Jeanne, qui lui apportent une joie tardive.

Victor Hugo meurt le 22 mai 1885 à Paris, à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Sa mort provoque un deuil national d’une ampleur sans précédent. Des millions de personnes défilent devant son cercueil exposé sous l’Arc de Triomphe. Ses funérailles nationales rassemblent plus de deux millions de personnes dans les rues de Paris. Il est inhumé au Panthéon, aux côtés des grands hommes de la Nation qu’il avait tant aimée et servie.

La poésie de Victor Hugo

La poésie occupe une place centrale dans l’œuvre et la vision du monde de Victor Hugo. Poète avant d’être romancier ou dramaturge, il n’a cessé de composer des vers tout au long de sa longue vie, depuis ses premières Odes de 1822 jusqu’à ses derniers recueils de la vieillesse. Son œuvre poétique embrasse tous les registres : le lyrique et l’épique, l’intime et le politique, le comique et le tragique, le familier et le sublime.

Les Contemplations (1856) sont généralement considérées comme son chef-d’œuvre poétique. Ce recueil en deux parties (« Autrefois » et « Aujourd’hui », séparées par la mort de Léopoldine) est à la fois autobiographie lyrique, méditation métaphysique sur la mort et l’au-delà, et exploration de la nature et de l’amour. Le poème Demain dès l’aube, écrit à l’adresse de la tombe de sa fille, est l’un des poèmes les plus connus et les plus étudiés de toute la littérature française.

Hugo est aussi le maître incontesté du vers romantique français. Il libère l’alexandrin de ses contraintes les plus rigides, pratique l’enjambement (le rejet du sens d’un vers sur le suivant), diversifie les rythmes et les coupes, enrichit le vocabulaire poétique de mots appartenant à tous les niveaux de langue. Cette révolution formelle, conjuguée à sa puissance d’image et à sa capacité à toucher un vaste public, fait de lui un poète national au sens le plus plein du terme.

L’héritage de Victor Hugo dans la littérature mondiale

L’héritage de Victor Hugo dans la littérature et la culture mondiales est immense et continue de rayonner. Ses romans — Les Misérables et Notre-Dame de Paris surtout — sont parmi les œuvres françaises les plus lues dans le monde, traduits en plus de cent langues. La comédie musicale Les Misérables, créée à Londres en 1985, est devenue le spectacle le plus joué de l’histoire du théâtre musical occidental, vue par plus de 70 millions de spectateurs dans 44 pays.

Sa pensée politique et humaniste — la défense de l’instruction publique, l’abolition de la peine de mort, la construction d’une Europe unie, la lutte contre la misère et les inégalités — a nourri des générations de militants et de politiques progressistes à travers le monde. Des leaders comme Nelson Mandela, Fidel Castro ou Léopold Sédar Senghor se sont réclamés de son héritage moral et littéraire.

Sur le plan littéraire, l’influence de Hugo est tout aussi considérable. Son usage de la langue, sa capacité à créer des personnages universels, sa maîtrise des grands récits populaires ont ouvert la voie au roman social et engagé du XXe siècle. Des auteurs aussi différents que Dostoïevski, Zola, García Márquez ou Pennac reconnaissent leur dette envers l’auteur des Misérables. Pour en savoir plus sur la poésie française et ses grandes figures, découvrez aussi notre article sur Charles Baudelaire et notre guide complet des figures de style.

Questions fréquentes sur Victor Hugo

Quand et où est né Victor Hugo ?

Victor Hugo est né le 26 février 1802 à Besançon, en Franche-Comté. Son père était un général de l’armée napoléonienne, ce qui entraîna une enfance marquée par de nombreux déplacements en France et à l’étranger, notamment en Espagne. Il mourut à Paris le 22 mai 1885, à l’âge de 83 ans, et fut inhumé au Panthéon après des funérailles nationales qui rassemblèrent des millions de personnes.

Quelles sont les œuvres les plus célèbres de Victor Hugo ?

Les œuvres les plus célèbres de Victor Hugo sont : Les Misérables (1862), roman social et humaniste traduit dans le monde entier ; Notre-Dame de Paris (1831), roman historique qui révéla la beauté de l’architecture médiévale ; Les Contemplations (1856), chef-d’œuvre de la poésie lyrique française ; Hernani (1830), drame romantique dont la première représentation constitua la « bataille du romantisme » ; et Les Châtiments (1853), pamphlet en vers contre Napoléon III.

Pourquoi Victor Hugo a-t-il été exilé ?

Victor Hugo a été contraint à l’exil après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851, qui mit fin à la Deuxième République et instaura le Second Empire. Hugo, qui avait tenté d’organiser une résistance armée dans les rues de Paris, refusa de se soumettre au nouveau régime et quitta la France. Il passa dix-neuf ans en exil, principalement à Guernesey (îles Anglo-Normandes), n’acceptant de rentrer qu’à la chute du Second Empire en 1870.

Quel est le thème principal des Misérables ?

Les Misérables traite principalement de la rédemption morale et de la justice sociale. À travers l’histoire de Jean Valjean, ancien forçat qui cherche à se racheter dans une société qui ne lui en donne pas les moyens, Hugo plaide pour une transformation radicale de la société française : instruction publique gratuite, abolition de la misère, réforme du système judiciaire et pénitentiaire. Le roman pose aussi la question fondamentale de la loi et de la morale : une loi injuste doit-elle être respectée ou transgressée au nom d’une justice supérieure ?

Victor Hugo a-t-il eu des enfants ?

Victor Hugo a eu quatre enfants avec son épouse Adèle Foucher : Léopold (mort en bas âge), Léopoldine (morte noyée en 1843 à 19 ans, événement qui l’a profondément marqué), Charles (1826-1871) et François-Victor (1828-1873). La mort tragique de Léopoldine reste le deuil le plus douloureux de sa vie et a directement inspiré certains de ses plus beaux poèmes dans « Les Contemplations ». À la fin de sa vie, il eut la joie d’être grand-père de Georges et Jeanne, enfants de Charles, qu’il célébra dans le recueil « L’Art d’être grand-père » (1877).

Le lâcher-prise ou l’art d’accepter la poésie du réel

Dans notre monde hyper-connecté et infobèse, difficile de lâcher prise et de s’abandonner. Toujours sollicités par nos smartphones, enfermés dans une logique de rentabilité, nous aurions pourtant beaucoup à gagner à ralentir, pour apprécier à nouveau un art poétique de la vie, tant pour notre psychologie individuelle que pour notre destin en tant qu’humanité. Dans cet article, je me permet de suggérer rien de moins qu’un moyen de retrouver prise avec le réel.

tu seras un homme si tu sais lâcher prise …

Lâcher prise pour nous réapproprier le cours du temps

Pris dans le courant de notre fil Twitter, rythmé par les notifications de nos appareils ou nous déplaçant à toute vitesse dans un TGV, nous avons perdu le sens du temps. Plus vite, plus efficace… Nous ne sommes même plus capables de prendre le temps de la marche ou de la rêverie. Une seule solution, même si elle est difficile : lâcher prise, accepter et attendre. Qui sait ? Peut-être ressentirons-nous, entre les lignes du métro et dans les moments perdus de notre quotidien, la beauté de ce qui est.

Lâcher prise pour nous reconnecter à l’art poétique du réel

À trop vouloir contrôler nos vies, nous n’écrivons plus le poème sur la vie, celui qui nourrit notre personne et notre existence de quelque chose de plus grand que le simple cours des choses. Comment écrire notre propre histoire et laisser notre cerveau sur-sollicité remettre chaque événement de notre vie à sa place, si nous ne lui laissons plus le temps de le faire ? Notre bien-être psychologique et la cohérence de notre être payent les pots cassés de notre attitude.

En somme : reprenons tout simplement goût au réel !

En intégrant le lâcher-prise dans notre vie, nous pouvons espérer retrouver une simplicité et une qualité de vie que nous avions oublié. Sur le plan de notre psychologie individuelle, c’est le seul moyen d’éviter les grands maux de notre époque : le burn-out, l’accélération du temps et la perception de plus en plus factuelle de la vie, comme une course dénuée de toute poésie. Lâcher prise, c’est en réalité reprendre prise avec ce qui compte vraiment.

Le mensonge de nos émotions

L’humain est par définition constitué d’émotions. Lorsque celles-ci nous traversent, elles semblent tout à fait naturelles et spontanées. Indispensables pour interagir et être accepté en société, les émotions, puisqu’elles proviennent de soi ne sauraient mentir.

Les émotions et l’éducation

Pourtant bon nombre d’émotions sont acquises par l’enfant au contact de ses parents. L’enfant se construit par mimétisme et absorbe tout ce qui l’entoure. En testant ses réactions ou observant celles de ses proches, il comprend et ajuste sa propre façon d’être. Loin d’être innées, elles seraient plutôt un apprentissage. D’une part, transmis malgré soi donc, et d’autre part transmis au travers de l’éducation.
En effet, celle-ci joue un rôle en ce sens qu’elle sert à inculquer des codes et des coutumes, auxquels il est indispensable d’adhérer.

L’identification émotionnelle

L’identification est un concept essentiel pour un jeune enfant. D’autant plus important qu’il la recherche au sein de sa sphère familiale. De ce fait, il lui est facile de transposer un mal-être ou d’autres émotions associées à un souvenir particulier, à lui-même. Il absorbe sans conscientiser et associera donc aisément le vécu émotionnel d’une tierce personne, comme étant ses propres émotions.

La tromperie et la légèreté des émotions

La psychologie explique aujourd’hui qu’une personne souffrant d’une blessure ancienne, peut revêtir un masque et mettre en avant certaines émotions pour en réalité, en dissimuler d’autres. Un mécanisme de défense rarement réfléchi, qui pousserait à mettre soi-même en scène ses émotions. Ainsi, contrôlées ou cachées, elles offrent la possibilité de mentir, à sa propre personne et aux autres.
De plus, les émotions ne sont pas immuables voire parfois peu saines. Elles peuvent être contradictoires s’il on est en proie à un dilemme par exemple. Ou encore s’avérer multiples et à la fois fugaces, selon le fil de la vie. Enfin, elles sont parfois mensonge, lorsque notre mental fomente un amalgame de doutes et suppositions dans le but d’alimenter son emprise.

En somme, il est important de dissocier les émotions enseignées, celles absorbées, de nos émotions propres. Un vrai travail de recherche, de questionnements vis à vis de ses aînés, peut être à entreprendre afin de comprendre et de s’analyser de manière juste.

Arthur Rimbaud

voyelles rimbaud

Naissance d’un poète dans les Ardennes

Le 20 octobre 1854 naissait Arthur Rimbaud à Charleville-Mézière dans les Ardennes. En 1865, il compose ses premiers poèmes en latin et gagne ses premiers prix. Cependant, il n’a qu’un rêve: voyager!. Celui que l’on appellera plus tard “l’homme aux semelles de vent”, arpente la campagne, fugue, tente de fuire son quotidien par la lecture, l’écriture et les rencontres. C’est en 1870 qu’il se lie d’amitié avec l’un de ses professeurs: Georges Izambard. Celui-ci lui fait découvrir les poètes du Parnasse et les écrits d’Hugo. Rimbaud compose un poème lyrique “Voyelles” ainsi qu’un autre poème connu “Ma bohème”. Après sa troisième fugue, il se rend à Paris et fait la rencontre d’un poète hors du commun: Paul Verlaine.

Les errements d’un poète maudit

En 1872, Verlaine et Rimbaud écument les soirées et les bars parisiens: une vraie vie de bohème! Partageant leur amour pour la littérature, ils vivent une vie chaotique qui inspirera Une Saison En Enfer. Ils connaissent de nombreux déboires et de violentes disputes. L’une d’elle, en 1873, se terminera par deux coups de feu tirés par Verlaine à Bruxelles. Arthur Rimbaud, blessé, regagne Charleville tandis que Verlaine est condamné à deux ans de prison. Une vie possible après la poésie?

Une vie possible après la poésie ?

Entre 1872 et 1875, il compose son dernier recueil “Les Illuminations”. Après ses déboires avec Verlaine et ses égarements, il décide de rejoindre l’Afrique. Il part pour l’Egypte puis Aden en 1880. Il construit une autre vie: il quitte la poésie, se marie, apprend la charpente et se spécialise dans le commerce du café. En 1885, il est même impliqué dans un traffic d’armes pour un souverain d’une province du Harar. Cependant, en 1891, Arthur retrouve les siens à Marseille dans des circonstances tragiques. Atteint d’une tumeur au genou et après des mois de souffrance, il meurt le 10 novembre à l’âge de 37 ans. Verlaine fera publier ses œuvres et rendra hommage à ce poète à l’oeuvre intemporelle.

Ma Bohème (Arthur Rimbaud)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)

Jacques Prévert

C’est l’un des poètes français les plus connus comme Victor Hugo ou Arthur Rimbaud. Qui n’a pas durant ses années d’école récité une poésie de Jacques Prévert ? Et si l’on s’attardait un peu plus sur la vie de  ce génie des mots.

Jacques Prévert
Crédit photo flickr

Enfance et débuts dans le mouvement surréaliste

Jacques Prévert est né le 4 février 1900 à Neuilly-sur-Seine où il passe son enfance. Son père, André, est un homme polyvalent qui exerce divers métiers pour gagner sa vie, mais se passionne pour la critique dramatique et cinématographique et partage son goût pour le théâtre et le cinéma avec son fils. Il a également un grand frère, Jean, qui malheureusement meurt de la typhoïde en 1915.

Jacques est un enfant doué, initié à la lecture par sa mère (Suzanne), dès son plus jeune âge. Cependant, il s’ennuie à l’école et abandonne ses études après l’obtention de son certificat. Il vit alors de petits boulot.

De 1924 à 1928, il est hébergé par Marcel Duhamel qui dirige l’hôtel Grosvenor. C’est à cet endroit que sont logés tous les amis désargentés de Duhamel : Raymond Queneau, Yves Tanguy. Prévert y mettra au point le fameux « cadavre exquis » et ce sera le lieu de naissance du mouvement surréaliste.

Indépendance

Prévert fait preuve de beaucoup d’indépendance d’esprit, ce qui l’empêche de faire véritablement partie d’un groupe et commence alors une carrière d’auteur en solo. Il écrit des textes pour des groupes de musiciens, des troupes de théâtre. Puis il se tourne vers la poésie.

Certains de ses poèmes sont mis en musique par Joseph Kosma dès 1935, et immortalisés par de grands artistes.
Il publie le recueil « Paroles » en 1946 qui rencontre un vif succès. On y retrouve notamment des œuvres magistrales comme Barbara. Il travaille également comme scénariste pour des chefs d’oeuvre du cinéma français comme Quai des Brumes ou encore dans le film d’animation Le Roi et l’Oiseau.

Fin de vie

Il meurt le 11 avril 1977 des suites d’un cancer du poumon, à Omonville-la-Petite, dans la Manche. Il avait alors 77 ans. C’est aujourd’hui sa petite-fille, Eugénie Bachelot-Prévert, qui gère l’œuvre de son grand-père

Barbara de Jacques Prévert : un de ses poèmes les plus connus

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là

Et tu marchais souriante

Épanouie ravie ruisselante

Sous la pluie

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest

Et je t’ai croisée rue de Siam

Tu souriais

Et moi je souriais de même

Rappelle-toi Barbara

Toi que je ne connaissais pas

Toi qui ne me connaissais pas

Rappelle-toi

Rappelle-toi quand même ce jour-là

N’oublie pas

Un homme sous un porche s’abritait

Et il a crié ton nom

Barbara

Et tu as couru vers lui sous la pluie

Ruisselante ravie épanouie

Et tu t’es jetée dans ses bras

Rappelle-toi cela Barbara

Et ne m’en veux pas si je te tutoie

Je dis tu à tous ceux que j’aime

Même si je ne les ai vus qu’une seule fois

Je dis tu à tous ceux qui s’aiment

Même si je ne les connais pas

Rappelle-toi Barbara

N’oublie pas

Cette pluie sage et heureuse

Sur ton visage heureux

Sur cette ville heureuse

Cette pluie sur la mer

Sur l’arsenal

Sur le bateau d’Ouessant

Oh Barbara

Quelle connerie la guerre

Qu’es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer

De feu d’acier de sang

Et celui qui te serrait dans ses bras

Amoureusement

Est-il mort disparu ou bien encore vivant

Oh Barbara

Il pleut sans cesse sur Brest

Comme il pleuvait avant

Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé

C’est une pluie de deuil terrible et désolée

Ce n’est même plus l’orage

De fer d’acier de sang

Tout simplement des nuages

Qui crèvent comme des chiens

Des chiens qui disparaissent

Au fil de l’eau sur Brest

Et vont pourrir au loin

Au loin très loin de Brest

Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert, « Barbara », in Paroles, paru aux Éditions Gallimard, 1946
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